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L’absence de sens ou la perte de sens

Selon Frankl, l’humain a besoin, non pas de vivre sans tension mais de donner un sens à sa vie. Pour les spécialistes existentiels, le syndrome clinique de l’absence de sens est très courant. Jung, par exemple, considérait que l’absence de sens inhibait la plénitude de la vie et équivalait dès lors à une maladie. « Un tiers environ de mes cas ne souffre d‘ailleurs d’aucune névrose cliniquement assignable, mais seulement de l’inutilité, du vide et de l’absurdité de leur existence. » (Jung). Vingt pour cent des névroses que Frankl rencontre dans sa pratique ont une origine « noogénique », découlant d’un sentiment d’absence de sens. Les crises de sens non encore cristallisées en un tableau symptomatique névrotique discret (crise existentielle) s’avèrent encore plus fréquentes, touchant plus de cinquante pour cent de ses patients. Frankl qui a consacré sa carrière à l’étude d’une approche existentielle de la thérapie, est semble-t-il parvenu à la conclusion que l’absence de sens constitue le stress existentiel majeur. Pour lui, la névrose existentielle est synonyme de crise du sens de la vie qui souligne néanmoins que le sens de la vie constitue une problématique majeure à laquelle le thérapeute se confronte couramment dans sa pratique clinique. Pour Yalom,
le thérapeute se doit d’accepter le questionnement relatif à ses enjeux fondamentaux et la question du sens, la plus troublante et la plus insoluble de toutes, ne doit pas être niée en thérapie. Il est impossible de s‘y soustraire, de la laisser de côté ou d’en amoindrir l’importance. Pourtant à quel moment de son parcours le thérapeute est-il formé à ces enjeux, à la psychopathologie qui en découle ou aux stratégies thérapeutiques permettant d’assister les patients traversant une crise de sens ? s’interroge Yalom. . Frankl a su identifier le mécanisme de ce qu’il appellera « la névrose noogène », c’est-à-dire la névrose consécutive à la frustration au principe de sens.
Ce n’est d’ailleurs pas en voulant traiter le symptôme que Frankl accompagne ses patients mais en travaillant à partir de l’identité, du sens et des valeurs qu’il va falloir retrouver, affirmer et à qui on doit donner vie et expression. En d’autres termes la névrose noogène est la conséquence de l’identité profonde qui n’est pas révélée. Cette même identité détient la clé du sens de l’existence unique de chacun.
La crise de sens est une vraie opportunité pour devenir qui nous sommes vraiment, pour nous réinventer et prendre un nouveau départ en abordant le présent et le futur autrement. La crise est un stop provisoire qui nous oblige à nous arrêter pour trouver les clés d’appréhension du sens de notre vie. Cette obligation nous est donnée par le manque de repères extérieurs ou par l’écart trop grand entre ce que l’on croit que nous sommes, et ce que nous sommes vraiment dans notre authenticité. Dans cet écart se créé une faille qui ouvre à un vide existentiel et à une opportunité de développement, de conscience de soi, de réalisation.
Frankl s’est intéressé aux différentes manières de donner un sens à sa vie et de transformer celle-ci en un destin conscient. Il parlait d’auto transcendance de l’existence humaine. La souffrance elle-même peut y avoir un sens, quand l’individu se montre capable de « transformer une tragédie personnelle en victoire ». La réponse au besoin de sens, est pour Frankl la réponse à l’existence spirituelle, notre moi authentique, non accessible à la réflexion et donc uniquement susceptible d’être réalisé, existant uniquement dans ses réalisations concrètes. Pour lui, les grandes décisions authentiquement existentielles sont toujours prises sans réflexion.
Peu de cliniciens ont apporté de contributions significatives sur le rôle du sens en psychothérapie et aucun ne s’est intéressé au long cours à cette question, à la seule exception de Viktor Frankl. Dès le début de sa carrière Frankl s’est intéressé au rôle du sens en psychopathologie et en thérapie, à l’approche existentielle, il fut le premier au monde à employer le terme de logothérapie » (ou logos signifie « mot » ou « sens ») dans les années 1920. Il employa ultérieurement comme synonyme l’expression « Analyse existentielle ». Yalom confirme dans son livre Thérapie Existentielle que Frankl traite du désespoir existentiel en lien avec l’absence de sens qu’il aborde en thérapie avec le processus consistant à aider le patient à trouver du sens.
Pour répondre au sens de notre vie, Il nous faut agir pour nous réaliser par nous-mêmes là où jusqu’alors nous étions sur un chemin déterminé et non choisi, non révélé par nos ressources
profondes, qui elles, nous entrainent voire nous aspirent sur le chemin de notre destinée, ce que l’on peut ressentir comme un appel à donner un sens à notre vie à réaliser notre mission.
C’est ce que réalise Frank trouvant un sens à sa vie en aidant les autres à trouver le sens de leur vie. Le sens ou la mission qui se révèle être une clé pour les autres est celle qui nous aura permis de nous révéler. Il y a un effet miroir dans le processus de crise qui fait éprouver une expérience que l’on ne peut garder pour soi mais qui devient notre mission.
C’est ce parcours ou processus que proposent les thérapeutes existentiels ou analystes existentiels, dont le but est d’arriver jusqu’à Soi, à notre être véritable relié à nos talents, nos dons, notre singularité, ou encore notre sens et notre mission.
Il nous faudra alors remettre du sens là où il n’y en a plus et remettre de l’ordre là où il y a du désordre ce que Frankl nomme « la conscience qui s’ordonnance ».
Il s’agit bien là d’un besoin transversal et d’une approche globale de la personne et de son système, pour qui l’absence d’analyse se cristallise dans « la crise existentielle » à la fois individuelle et sociétale. L’accompagnement existentiel engendre la capacité à redéfinir l’essentiel et à le repositionner au cœur de ce qui est important pour sortir des problématiques, des répétitions, des conflits, des méconnaissances et des souffrances. L’essentiel trouve alors sa place, déchargé des souffrances émotionnelles et des luttes érigées parfois en lieu et place de l’expression de Soi et de sa capacité d’exister que ce soit en termes d’identité, de langage, de croyances, de juste place ou de position sociale. « Derrière nos masques, nos apparences, nos systèmes de défense, au plus profond de nous-mêmes, il existe une partie positive » (Lenhardt). Pour Jean-Paul Sartre, c’est de la responsabilité de l’être humain d’avoir à inventer lui-même le sens de sa vie et non de découvrir le sens donné, que Frankl
revendique.